Une déchéance morale

Il ne fait pas bon être philosophe médiatique en ce moment. Michel Onfray a choisi d’ouvrir les colonnes de son journal Front populaire à l’extrême droite. Il participe ainsi d’une nouvelle O.P.A. confusionniste, en rapatriant l’histoire de la lutte contre le fascisme – le front populaire – dans l’orbite d’extrême droite. Un pas supplémentaire a été franchi par Raphaël Enthoven. L’ancien présentateur de l’émission de philosophie de France Culture, devenu habitué des plateaux des chaînes d’information, a troqué la dissertation dialectique pour les « thread » sur Twitter. Le 7 juin il a rompu les digues en tweetant sur l’hypothèse d’un second tour Le Pen – Mélenchon : « Je peux encore changer d'avis, mais je crois que, s’il fallait choisir entre les deux, et si le vote blanc n’était pas une option, j’irais à 19h59 voter pour Marine Le Pen en me disant, sans y croire, “Plutôt Trump que Chavez.“ »

À longueur de tweets, il minimise les dangers du lepénisme, pensant qu’elle ne mènerait pas au bout ses politiques, et lui opposant, non les éléments du programme L’Avenir en commun, mais une série de calomnies concernant Jean-Luc Mélenchon. Quand nombre d’universitaires sont inquiets du souhait de la ministre Frédérique Vidal d’instrumentaliser le CNRS pour contrôler l’état des recherches, il accuse la France insoumise de vouloir imposer l’idéologie décoloniale et de sacrifier la liberté académique. Le sommet est atteint lorsqu’il assimile le projet d’une constituante pour la sixième République à la dictature, tout en pensant que Marine Le Pen consulterait elle par voie référendaire.

Faute morale, mais faute calculée. Raphaël Enthoven connaît trop l’histoire de France pour ne pas s’apercevoir que la formule « plutôt Trump que Chavez » résonne en écho à une plus sombre : « Plutôt Hitler que Blum. » Et comme, malgré tout, Trump n’est pas Hitler, on comprend que pour lui Marine Le Pen n’est pas si terrifiante que cela. C’est pourquoi, alors que la violence d’extrême droite se renforce partout dans le monde, il n’y voit pas un problème. Il n’en fait pas mention dans ses tweets, et oublie que les mots du Rassemblement national sont accompagnés de passages à l’acte : les identitaires qui montent aux frontières, saccagent les locaux de gauche ou syndicaux, les attaques contre les mosquées perpétrées par des adhérents du Rassemblement national, les projets d’attentat, ou le récent appel au meurtre de Papacito. Il oublie les propos racistes d’élus R.N. appelant à « faire sauter » une mosquée ou à ne pas « serrer la main d’un juif ».

En 1938, Emmanuel Mounier dénonçait cette partie de la bourgeoisie qui choisissait le fascisme contre le front populaire : « Il ne s’agit plus, avec elle, de soumission inconsciente. Très lucidement, bien qu’ils se couvrent encore de formes bienséantes, ils admirent. » Raphaël Enthoven a commis une immense faute morale. Il y a trop d’idiots utiles du fascisme sur les ondes. Les voix progressistes doivent s’élever de nouveau !

Benoît Schneckenburger

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