Ugo Bernalicis : « le Beauvau de la sécurité » est surtout un enjeu politique »

Le 8 décembre dernier, Macron a annoncé la tenue d’un « Beauvau de la sécurité ». Des tables rondes comme il en raffole où il viendra, flanqué du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, dire son mot. Elles porteront sur 9 thèmes, un lundi sur deux, jusqu’au 17 mai. La première s’est tenue le 8 février et avait trait au lien police/population… Pour Ugo Bernalicis, député LFI du Nord et spécialiste des questions de police, il s’agit surtout d’une manœuvre politique. Entretien.

Le Beauvau de la sécurité, c’est quoi ?

C’est d’abord de la communication pour Macron afin de se sortir des polémiques concernant les violences policières, en manifestation ou ailleurs, comme celles subies par Michel Zecler. Ensuite, il y a un enjeu politique : s’assurer que le thème de la sécurité et de l’insécurité soit durablement inscrit dans l’agenda jusqu’à la présidentielle de 2022. En rajoutant le thème de l’islamisme avec la loi sur les principes républicains, Macron veut mobiliser ou sur-mobiliser l’électorat de droite dont il a besoin. Car se mettre autour d’une table, le gouvernement l’a déjà fait avec le Livre blanc de la sécurité, en novembre dernier.

Les citoyens brillent par leur absence…

Oui. Castaner avait via l’Ifop exhibé un panel de citoyens comme caution de l’opération Livre blanc. Cette fois-ci, il n’y a que les intervenants, les mêmes que précédemment quand ce ne sont pas des gens du privé qui ne connaissent rien à la police, comme Axa par exemple, et qui vont parler de management. Tout ça est une blague. Ils ont ajouté à la demande du syndicat Alliance un chantier supplémentaire : celui de la réponse pénale qu’ils veulent plus dure alors qu’en même temps, le Garde des Sceaux vient de faire savoir que trop de gens vont en prison. Ce n’est pas très cohérent ! En réalité, les textes de lois votés augmentent les poursuites pénales, comme les derniers en date qui, au prétexte d’améliorer les principes républicains, créent de nouveaux délits.

On ne sort pas d’une police répressive ?

Depuis la police de proximité de Pierre Joxe sous Mitterrand, vrai modèle pour une gauche républicaine, il y a eu des oscillations selon les gouvernements mais la vraie rupture a été le fait de Sarkozy. Il avait à Toulouse sermonné le responsable policier parce que des effectifs de la police de proximité jouaient au rugby avec les gamins dans les quartiers. Il désirait placer la répression au cœur du métier, mettre en avant une police de projection concentrée sur les appels au 17. Un problème ? On fait le 17, la police débarque, le traite et disparaît. Macron a dit qu’il voulait une police de sécurité du quotidien pour remettre des policiers dans la rue tout en restant partisan du cœur de métier répressif de la police. Alors qu’il faudrait assumer le rôle social du policier, faire traverser la rue aux gamins, discuter avec la population, aussi occasion de faire du renseignement et mieux proportionner les interventions de police. Macron et Darmanin poursuivent la fuite en avant d’une police reléguée à son rôle répressif poussés en cela par les syndicats de la maison. Avec la séquence des Gilets jaunes, la police est apparue au pouvoir comme le dernier rempart. Reconnaissance dont se prévalent les syndicats auxquels on ne peut rien refuser. A cet égard, les manifestations de la police à Paris la nuit devant les institutions étaient édifiantes. Non déclarées, ce qui aurait valu à n’importe quel Gilet jaune une comparution immédiate, et avec armes, voitures, uniformes… Mais le préfet Lallement a finalement reçu ces syndicats factieux dans son bureau pour… négocier.

Le Covid n’a pas fait dévier la police de ses pratiques répressives…

C’est vrai, la police aurait pu être mobilisée en masse pour aller aider les gens qui étaient seuls, leur apporter des colis, etc., et, au lieu d’amendes, proposer et donner des masques. Mais cela a été l’inverse, si bien que les gens ont plus peur de l’amende de 135 euros que du virus. Quand on n’arrive pas à gérer quelque chose, il reste la répression. Quel est le message des numéros de communication de Darmanin qui fait bloquer le périphérique parisien pour contrôler tout le monde à 18h et qui explique le lendemain à la télé qu’il y a eu une augmentation de 53% des amendes ? C’est juste « Ayez peur ! ». Que peuvent se dire les policiers quand ils font ce boulot ? Ce n’est certainement pas le métier dont ils rêvaient.

Priver la police des armes les plus dangereuses ne serait-il pas un moyen de sortir la police de son rôle répressif ?

En manifestation, c’est sûr, pas d’armes, pas de LBD, ça ne sert à rien sinon à pousser à les utiliser, mutiler, éborgner, etc. Mais plus globalement, désarmer la police, ça n’aurait pas de sens puisqu’il nous faut des unités d’intervention qui ont affaire à des criminels qui détiennent eux-mêmes des armes à feu. Il faut repasser en revue l’armement en fonction des missions du policier. Si c’est pour faire de la police de proximité, l’arme à feu est-elle indispensable ? On a l’exemple anglais des bobbies qui n’en ont pas. Est-ce plus à feu et à sang chez eux ? Bien sûr que non !

Les policiers font aussi des contrôles d’identité leur cœur de métier. Une expérience avait été faite par la mairie de New-York qui les avait supprimés. Non seulement, la délinquance n’a pas explosé mais les policiers ont pu se concentrer sur des enquêtes au lieu de harceler les gens au hasard. Enfin, pas « au hasard » puisque cela se concentre toujours sur les mêmes populations, dans les mêmes quartiers dits criminogènes.

Il y a des comportements limites de policiers. On l’a vu avec les propos racistes, sexistes de certains échangés sur les réseaux… Que fait-on avec cela ?

Il faut être très clair. On ne fera pas de délit d’opinions politiques. Si, dans l'isoloir, un policier vote RN, ça le regarde. Par contre, s’il tient des propos ou commet des actes racistes, discriminatoires, là on sera sans pitié. Tout policier identifié sur un groupe Facebook, ayant tenu des propos racistes, homophobes, sexistes, sera durement sanctionné. Il y aura dans ces cas-là, révocation de la police nationale. Ce sera aussi un signal pour des jeunes de tout quartier et origine qui veulent faire ce métier et qui pourront concourir à entrer dans des écoles de police et se sentir légitimes de servir la police républicaine.

En résumé, « Nous sommes pour » quelle police ?

« Nous sommes pour » une police nationale républicaine de proximité, des effectifs dédiés à des territoires donnés qui puissent connaître les gens et que les gens puissent connaître. Fin des contrôles d’identité et dissolution de la BAC qui ne sert qu’à faire du chiffre, du contrôle social mais pas à démanteler les trafics. Il faut plus de Police judiciaire dont le travail est l’enquête sous contrôle d’un magistrat. On va aussi mettre le paquet sur la lutte contre la délinquance économique et financière. Il faut que les puissants rendent compte de leurs actes, comme les autres, et même plus sévèrement, sinon, démocratiquement, cela ne tient pas. Personne ne peut adhérer à un système pareil.

Propos recueillis par Jean-Luc Bertet

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